Voici l’histoire de quatre jeunes femmes qui viennent de différentes régions d’Ethiopie mais qui ont vécu la même expérience : un mariage précoce. Alors qu’elles avaient entre 7 et 10 ans, Mulugojam, Weinishet, Tsigereda et Zeinab ont toutes les quatre épousé un homme beaucoup plus âgé qu’elles. Les mariages avaient été arrangés par les familles et ces fillettes ont épousé quelqu’un qu’elles ne connaissaient pas.Les vies de Mulugojam, Weinishet, Tsigereda et Zeinab après un mariage précoce

eur cas n'est pas rare en Ethiopie, où le mariage précoce est une coutume bien établie. Ce qui est inhabituel, c'est que toutes les quatre ont réussi à se dégager d'un mariage qui les rendait malheureuses et à subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants. Leur existence est dure, d'autant plus qu'elles sont accablées d'opprobre et marginalisées sur le plan social, comme toutes les femmes qui quittent leur mari. Mais en dépit de ces obstacles, elles font face à leur situation et arrivent à se construire un avenir meilleur.

Mulugojam, 21 ans, raconte son histoire

"On m'a mariée quand j'avais 10 ans. J'ai eu mon fils à 13 ans. Ma fille est née quelques années plus tard. Ma vie n'était qu'une longue suite de corvées et d'épreuves. Après six années de labeur et de souffrances, j'en ai eu assez. J'ai décidé de quitter mon mari et de m'installer en ville avec mes enfants. Je me suis rendue à Bahir Dar où j'ai trouvé du travail comme domestique. Ma famille était furieuse, bien entendu, car je la couvrais de honte et elle m'a répudiée, me laissant sans ressources. Mais une de mes tantes a eu pitié de moi et elle m'a permis de m'installer dans sa minuscule maison avec mes enfants. "

Après avoir plusieurs fois tenté sans succès de gagner décemment sa vie pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses deux enfants, Mulugojam a obtenu un travail de journalière sur un chantier de construction où elle est payée 3 birr (environ 0,36 dollar) par jour. Elle ne peut payer l'école à ses enfants.Haut de page

Sa situation financière est d'autant plus difficile qu'elle doit rembourser un emprunt de 500 birr (environ 62 dollars) contracté il y a quelques années pour démarrer un petit commerce. Le prêt avait servi à ouvrir un petit magasin où l'on trouvait de menues marchandises comme du papier, du chewing gum ou du sirop. Mais faute d'éducation et d'une formation appropriée pour gérer le prêt, elle n'a pas réussi à faire des bénéfices et elle a fini par s'endetter. A présent, elle doit payer au moins 5 dollars par moi au garant de la dette.

"J'aurais peut-être mieux fait de ne pas quitter mon mari, après tout, affirme Mulugojam avec un soupir de regret. Je me suis réconciliée avec ma famille et nous allons souvent la voir. Je prie Dieu qu'il me garde en bonne santé, pour que je puisse m'occuper de mes enfants. Je voudrais avoir de l'argent pour payer le loyer, la nourriture et autres dépenses essentielles, et en particulier les études de mes enfants, et qui sait peut-être même mes études à moi !"

Weinishet, 16 ans, parle d'une voix timide et hésitante, reflet du traumatisme qu'elle a subi toute petite

"On m'a mariée quand j'avais 7 ans, explique-t-elle. Mon mari était beaucoup plus âgé que moi. Il a attendu que j'aie 9 ans pour avoir des rapports sexuels avec moi. Ce fut très difficile. Il est décédé quand j'avais 12 ans. J'étais enceinte à l'époque, et j'ai perdu le bébé après un accouchement difficile qui a duré plusieurs jours. Je ne veux pas me remarier. Je ne veux plus qu'un homme me touche. "

Weinishet vit avec des parents et vend du grain pour gagner sa vie. Elle ne gagne pratiquement rien : un birr par jour (environ 0,12 dollars), ce qui lui permet tout juste d'acheter du pain ou de l'injera, le pain traditionnel éthiopien, sans sauce ni viande. Comme Mulugojam, Weinishet doit rembourser un emprunt de 500 birr qu'elle
n'a pas su gérer efficacement. Elle espère un jour gagner assez d'argent pour reprendre ses études dans un programme d'éducation complémentaire qu'elle a dû abandonner quand ses revenus ont baissé..

L'histoire de Tsigereda est plus encourageant

"Je me suis mariée à 10 ans et me suis enfuie à 12 pour découvrir que j'attendais un enfant. Cela ne m'a pas empêchée de quitter mon mari. J'ai eu la chance de rencontrer une vieille dame très gentille qui m'a prise sous son toit et m'a aidée. Malheureusement, elle est décédée il y a quelques années. J'ai aussi eu la chance que ma famille me pardonne et décide de ne pas tenir compte de l'opprobre liée à ma situation. Elle m'aide et paie l'école de mon fils. Quant à moi, je fais des lessives. Chaque client me donne 5 birr par mois (environ 0,62 dollars) pour une lessive hebdomadaire. Ce n'est pas beaucoup, mais ça aide !"Haut de page

Tsigereda suit des cours du soir pour améliorer son éducation. Comme les autres femmes, elle a aussi reçu un petit emprunt de 500 birr, qu'elle a mis à profit pour apprendre la vannerie et monter une petite échoppe. "Cette formation a été utile, reconnaît-elle, mais mon entreprise n'a pas marché car je n'avais pas assez le sens des affaires. Je me suis rapidement retrouvée couverte de dettes, que je rembourse. Mais j'ai beaucoup appris. "

Zeinab, abandonnée par son mari


Zeinab a 26 ans. Elle a été mariée à 10 ans et à 12 ans a donné naissance à une fille. Mais elle était trop jeune et trop fragile pour supporter le traumatisme d'un accouchement et elle s'est retrouvée paralysée du côté gauche. Son mari l'a donc renvoyée à sa famille. Il a fini par l'abandonner complètement et s'est remarié. Zeinab vit chez une tante avec sa fille, qui a maintenant 13 ans, et gagne un peu d'argent grâce à la vente de quelques pommes de terre. Mais elle n'a pas assez d'argent pour payer des études à sa fille.

Le mariage précoce viole les droits de l'enfant

Le mariage précoce viole les droits de l'enfant et compromet la santé et le développement des filles et des jeunes femmes dans de nombreuses régions d'Ethiopie. Ainsi, dans la région d'Amhara, 4 femmes sur 5 au moins ont été mariées très jeunes, d'après une étude récente. Dans plusieurs autres régions, près de deux tiers des femmes se marient très jeunes.Haut de page

On passe des contrats de mariage pour des fillettes de 4 ou 5 ans et parfois même avant leur naissance. Certaines d'entre elles se marient et quittent leur foyer peu après la signature du contrat mais la plupart rejoignent la maison de leur mari quand elles ont entre 10 et 13 ans.

Cette coutume permet aux familles pauvres d'améliorer leur statut économique, de resserrer les liens entre les belles-familles, de garantir la virginité de leurs filles au moment du mariage ou d'éviter qu'elles ne puissent trouver un mari plus tard. Il est incontestable que cette coutume a des effets néfastes sur la santé et le bien-être psychologique des fillettes. Pour commencer, nombre de jeunes mariées subissent un choc affectif lorsqu'elles quittent leur foyer et sont obligées d'avoir des relations sexuelles trop tôt. Leur corps n'étant pas encore assez développé, la grossesse et l'accouchement peuvent blesser l'utérus ou d'autres régions anatomiques, et cela peut entraîner une invalidité permanente ou même la mort. Nombre de ces fillettes sont en plus victimes de la violence domestique, et notamment de viols.

Trop pauvres pour se marier

Les conséquences économiques sont tout aussi graves. Ces mariages sans amour se terminent souvent par un divorce et ces filles ou ces femmes n'ont pas assez de maturité et sont trop mal outillées pour faire face aux problèmes domestiques et financiers qui en résultent. Beaucoup de filles qui se marient jeunes quittent l'école et n'acquièrent jamais les aptitudes et la confiance en elles nécessaires pour mener une vie indépendante et productive.

La législation familiale récemment adoptée en Ethiopie porte à 18 ans l'âge légal du mariage. Mais les traditions ont la vie dure et il n'est pas facile de changer l'attitude de toute une société qui reste persuadée que les filles doivent se marier jeunes pour s'épargner, à elles et à leur famille, des difficultés économiques ou sociales.

A Sedatamit Mariam, un petit village proche de Bahir Dar, les chefs de clan et les anciens déplorent cette pauvreté qui les empêche de marier leurs filles à de riches propriétaires terriens. Ils savent qu'ils pourraient par contre donner une éducation à ces fillettes, mais s'inquiètent de leur sécurité sur la longue route qui mène à l'école la plus proche. Dans leur esprit, cette crainte éclipse les problèmes auxquelles les fillettes se heurtent lorsqu'on les oblige à quitter l'école pour se marier.

Les attitudes et les pratiques commencent toutefois à évoluer, grâce aux efforts accomplis pour sensibiliser les communautés à ce problème. Ces efforts, appuyés par l'Unicef, sont animés par le Bureau éthiopien des affaires féminines et le Comité national sur les coutumes traditionnelles éthiopiennes, une organisation non gouvernementales. Ces organisations aident les parents, les anciens et les collectivités locales à comprendre les effets néfastes du mariage précoce et à se rendre compte des avantages que présente l'application du droit des filles à l'éducation, fondement d'un avenir meilleur pour les femmes et leurs sociétés.

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