peynet5-copie-1.jpg 

            Justinien et Corentine s’aimaient d’amour tendre.

Ils se marièrent, furent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Ils traversèrent des décennies, affrontèrent ensemble joies et peines. Les épreuves ne leur manquèrent pas, mort d’un enfant, licenciement et chômage, mais ils se soutenaient mutuellement et leur union se fortifiait d’année en années.

La vieillesse arriva, la paix du quotidien libéré des obligations professionnelles, le silence de la maison que les enfants ont quittée en fondant leur propre foyer, moins de courses à faire, des petits plats pour 2 au lieu des grandes tablées bruyantes, mais aussi le cortège de maux du grand âge.

La santé de Corentine est devenue plus fragile, les gestes de Justinien se sont ralentis, la valse de leurs noces d’or était beaucoup plus raide que celle du lointain et radieux jour de leurs épousailles. Leur amour, lui, était plus profond, plus fort, plus souple qu’au premier jour.

Justinien oubliait souvent ses clés, Corentine finit par lui offrir un cordon pour les mettre autour du cou. Justinien se perdait quelques fois en ville, Corentine l’accompagna plus fréquemment.

vieux couple1Par un beau matin de printemps, Corentine dut se rendre chez le dentiste et demanda à Justinien de faire quelques courses chez le boucher d’à côté pour leur déjeuner. Après la vérification de son bridge et un bon détartrage, Corentine retrouva son Justinien fort chargé, le filet de courses était bien rempli. « Doux Jésus ! Mais tu as de quoi nourrir un régiment, là-dedans ! » Justinien avait acheté 12 côtes de veau ! En rentrant à la maison, la vieille dame s’aperçut que son cher mari avait fait deux fois le même voyage, car 12 autres côtes de veau étaient rangées au réfrigérateur.

La distraction de Papa n’était qu’un sujet de plaisanterie pour les enfants du couple, elle devint très préoccupante dès que leur mère, affolée, raconta l’incident à l’aînée, médecin.

De nombreux tests, examens  furent pratiqués, et à l’issue d’une consultation de neuro-gériatrie, Justinien et Corentine, consternés, apprirent qu’il était atteint de démence de type Alzheimer. Un traitement fut instauré, des évaluations semestrielles, des aides à domicile pour seconder Corentine dans la vie quotidienne permirent aux vieux tourtereaux de rester à la maison.

L’attention et la tendresse de Corentine furent précieuses pour Justinien dont les fonctions cognitives déclinaient malgré tout. Mais lorsque, la maladie progressant, Justinien développa des troubles du comportement  - Justinien mordit l’aide-soignante qui lui coupait les ongles ; Corentine se fractura un bras avec une casserole maniée par son époux. (Il voulait des pâtes pour déjeuner, au lieu du gratin de chou-fleur préparé par Corentine)… - il fallut bien se rendre à l’évidence :

Corentine et Justinien ne pouvaient plus rester à la maison.

Les enfants perdirent encore plusieurs mois à se mettre d’accord sur ce point, puis sur l’établissement qui serait digne de recevoir leurs parents. Après moult palabres et disputes, le choix fait, la décision prise, Justinien et Corentine entrèrent donc dans une maison de retraite offrant un cadre adapté aux personnes atteintes de démences séniles diverses.

Dérogeant aux habitudes de la résidence, les enfants exigèrent que leurs parents logent dans la même chambre. Outre les défis quotidiens à relever pour circuler et travailler dans la pièce encombrée de deux lits, le personnel soignant s’aperçut très vite que Justinien criait après sa Corentine et la malmenait. Corentine ne se plaignait jamais, mais son corps entier se crispait et des larmes silencieuses coulaient sur ses joues roses. Elle s’alimentait difficilement, gémissait la nuit…

Les différents professionnels intervenant autour du vieux couple se concertèrent et tombèrent d’accord : il fallait, provisoirement au moins, dans l’intérêt de Corentine, les installer dans deux chambres séparées et prendre en charge de façon plus rapprochée les troubles du comportement de Justinien

Cette proposition fut présentée aux enfants qui se récrièrent : « Vous n’y pensez pas, ils ne se sont jamais quittés depuis 60 ans, ils ont toujours été SI fusionnels, ils ne pourront pas le supporter…. 

Qu’est-ce-qui serait le plus juste ?

-        Suivre la proposition des soignants qui, après tout ne connaissent le couple que depuis quelques semaines, et veulent agir pour la sécurité de Corentine au détriment de la relation conjugale harmonieuse depuis 60 ans ?

-        Respecter le vœu de la famille qui, en définitive ne vit pas quotidiennement aux côtés des parents, et manque peut-être d’objectivité, mais a pour elle le droit du client (celui qui paie, c’est celui qui décide) ?

En fin de compte, il fut décidé de ne rien précipiter... Des petites attentions permirent de soustraire Corentine à l'emprise de Justinien aux moments critiques. La vigilance et la bienveillance des soignantes firent, encore une fois, merveille. Malgré leur épuisement, elles donnèrent une nouvelle preuve d'intelligence du coeur et de compétence lorsque leur hiérarchie semblait éluder le problême. vieux couple

Retour à l'accueil